La question de l’adéquation entre l’offre d’électricité et les besoins croissants de l’industrie revient au cœur des débats économiques. Alors que plusieurs projets industriels se développent au Cameroun, les acteurs de la transformation des aciers et métaux estiment que la planification énergétique doit désormais intégrer le poids réel des grands consommateurs.
Dans cette perspective, Patrice Yantho, coordonnateur de l’OCITRAM et CEO du cabinet JMJ Africa, défend une approche plus concertée de la politique énergétique nationale. Selon lui, les investissements industriels en cours justifient une adaptation du modèle actuel de fourniture d’électricité, mais également une réflexion plus large sur l’organisation des filières industrielles afin de renforcer leur compétitivité.
Les besoins industriels dépassent désormais les capacités de certains ouvrages
Selon Patrice Yantho, la consommation électrique des membres de l’OCITRAM atteindra 215 MW à l’horizon 2029, auxquels s’ajouteront 130 MW pour les besoins d’ALUCAM.
À ses yeux, ces chiffres illustrent le poids stratégique de l’industrie dans le système électrique national.
Les capacités installées de nos membres (215 MW) et d’Alucam (130 MW) seront largement au-delà de la puissance installée du barrage de Memve’ele (211 MW) et atteindront plus de 80 % de la puissance installée du barrage de Nachtigal. Le poids énergétique de notre filière est évident.
Cette évolution, estime-t-il, appelle une meilleure prise en compte des industriels dans les arbitrages relatifs aux investissements et à la planification du secteur électrique.
Pour une gouvernance plus inclusive du secteur de l’électricité
Au-delà des chiffres, Patrice Yantho regrette que les principaux consommateurs industriels ne soient pas suffisamment associés aux décisions qui engagent l’avenir du secteur. Selon lui, une gouvernance moderne repose avant tout sur le dialogue entre l’État, les producteurs, le transporteur d’électricité et les utilisateurs industriels.
Nous déplorons que les décisions et orientations stratégiques soient prises dans ce secteur énergétique sans que nous y soyons associés, en tant qu’interprofession et principaux consommateurs.
Le coordonnateur de l’OCITRAM estime qu’une meilleure concertation permettrait d’anticiper les besoins futurs plutôt que de répondre aux difficultés au cas par cas.
Il faut être proactif, anticiper les évolutions, et non être réactif, et réagir au coup par coup quand surviennent des incidents.
Au-delà de la gouvernance énergétique, Patrice Yantho plaide également pour une meilleure structuration des filières industrielles. Selon lui, les entreprises évoluant dans un même secteur d’activité devraient privilégier la collaboration et la complémentarité plutôt qu’une concurrence interne qu’il juge contre-productive. Il estime que les industriels camerounais font avant tout face à une concurrence internationale portée par de grands groupes bénéficiant d’importants soutiens publics. Dans ce contexte, le développement de synergies entre entreprises d’une même filière constituerait, selon lui, un levier de création de valeur, de renforcement de la compétitivité et de création d’emplois.
Le raccordement direct au réseau de transport comme levier de compétitivité
Parmi les réformes proposées figure le raccordement direct des grands industriels au réseau de transport exploité par la SONATREL. Pour Patrice Yantho, cette architecture permettrait de réduire les coûts de fourniture et d’améliorer la stabilité de l’alimentation électrique des sites industriels.
Il résume cette vision en affirmant que les industriels ont besoin « des producteurs et du transporteur » plutôt que d’une chaîne plus longue intégrant systématiquement la distribution, qu’il juge susceptible de renchérir le coût de l’électricité et de fragiliser la qualité du service.
Selon lui, un schéma reposant sur la relation directe entre les producteurs d’électricité, le transporteur national et les usines permettrait d’optimiser l’approvisionnement des grands consommateurs industriels. Cette organisation, résumée par la chaîne « producteurs–transporteur–usines », contribuerait à améliorer la qualité de service, à réduire les pertes et à renforcer la compétitivité des industries électro-intensives.
Une contribution financière appelée à croître
L’OCITRAM met également en avant l’importance économique de la filière dans le financement du secteur énergétique. Selon Patrice Yantho, les entreprises de transformation des aciers et métaux, hors ALUCAM, auront contribué à hauteur d’environ 41 milliards de FCFA hors taxes au secteur de l’électricité entre 2021 et 2024. Cette contribution devrait atteindre près de 102 milliards de FCFA sur la période 2027-2030, sous l’effet de nouveaux investissements industriels et de l’augmentation de la consommation électrique.
Pour l’organisation, ces perspectives confirment la nécessité d’une planification énergétique davantage orientée vers les besoins de l’industrie. Patrice Yantho estime également que l’État devrait jouer un rôle plus actif dans l’organisation des filières industrielles. Il appelle les pouvoirs publics à encourager les partenariats, la spécialisation et la coopération entre les entreprises d’un même secteur plutôt qu’une concurrence qu’il considère comme destructrice de valeur ajoutée, d’investissements et d’emplois. À ses yeux, cette approche permettrait de consolider le tissu industriel camerounais et de mieux préparer les entreprises nationales à faire face à la concurrence internationale.
Alors que le Cameroun accélère sa stratégie d’industrialisation, les besoins énergétiques des grands complexes industriels deviennent un enjeu majeur de compétitivité. Pour Patrice Yantho, la modernisation de la gouvernance du secteur électrique passe par une implication plus forte des industriels dans les décisions stratégiques, une anticipation des besoins futurs et une évolution du mode de raccordement des grands consommateurs. Il estime également que le renforcement de la coopération entre les entreprises d’une même filière, soutenu par une politique publique adaptée, constitue un levier essentiel pour créer davantage de valeur, stimuler l’emploi et accompagner durablement l’industrialisation du Cameroun.
