La trajectoire de sociétés comme Soproicam et Sotrabus illustre à la fois l’ambition de montée en puissance productive et les obstacles structurels qui freinent encore l’émergence de véritables champions nationaux.
Soproicam : sécuriser l’amont agricole pour soutenir l’industrie locale
Le projet de Soproicam de doubler sa production de soja d’ici 2030 s’inscrit dans une logique de sécurisation des intrants pour son usine de transformation basée à Douala. Après plusieurs années marquées par des difficultés d’approvisionnement, l’entreprise semble tirer les leçons d’une dépendance excessive à une production agricole fragmentée et peu structurée. Ce repositionnement traduit un enjeu central pour l’agro-industrie camerounaise : l’insuffisance de matières premières locales stables, tant en volume qu’en qualité. En renforçant sa production en amont, Soproicam cherche à réduire les ruptures de chaîne, améliorer la prévisibilité industrielle et limiter les coûts liés aux importations ou aux achats opportunistes. Toutefois, cette stratégie suppose des investissements lourds dans l’encadrement agricole, la mécanisation et la logistique rurale, des segments historiquement fragiles au Cameroun.
Sotrabus : l’industrialisation freinée par le capital humain
À l’autre extrémité de la chaîne industrielle, Sotrabus, premier assembleur de bus du pays, se heurte à une contrainte moins matérielle mais tout aussi structurante : le déficit de main-d’œuvre qualifiée. Alors que la demande en équipements de transport urbain progresse, la capacité de production reste limitée par le manque de techniciens et d’ouvriers spécialisés.
Ce constat met en lumière un paradoxe récurrent de l’industrialisation camerounaise : les infrastructures industrielles existent, mais l’écosystème de compétences ne suit pas au même rythme. Sans une réforme profonde de la formation technique et professionnelle, les ambitions de montée en cadence industrielle risquent de rester théoriques, même lorsque l’État ou les partenaires financiers sont prêts à accompagner les entreprises.
L’État et la logique des « champions nationaux »
Dans ce contexte, la sélection par l’État d’autres entreprises industrielles et agroalimentaires pour bénéficier de subventions, exonérations fiscales et facilités de financement traduit une volonté assumée de bâtir des champions nationaux. Cette approche, inspirée de politiques industrielles volontaristes, vise à concentrer les ressources publiques sur des acteurs capables de structurer des filières entières. Cependant, l’efficacité de cette stratégie dépendra moins du volume des aides que de leur cohérence. Sans amélioration simultanée de l’accès à l’énergie, des infrastructures logistiques, de la formation et de la gouvernance des filières, le risque est de créer des entreprises sous perfusion publique, peu compétitives à long terme.
Une industrialisation encore sous conditions
Les cas de Soproicam et Sotrabus montrent que l’industrialisation camerounaise est entrée dans une phase plus mature, où les problèmes ne relèvent plus uniquement du financement initial, mais de l’intégration des chaînes de valeur et du renforcement des facteurs de production. L’ambition est réelle, l’accompagnement public se précise, mais la réussite passera par une approche systémique, capable de transformer ces initiatives en moteurs durables de croissance et d’emplois.
