En décembre dernier, le Ghana sollicitait l’aide du Fonds monétaire international (FMI) pour obtenir de nouvelles créances et sauver son économie au bord du gouffre. C’était la 17ème fois que l’ex-Gold Coast recourait à l’institution de Bretton Woods depuis la proclamation de son indépendance en 1957. Après l’étude du dossier du demandeur, le FMI a finalement approuvé, fin mai 2023, un accord au titre de la facilité élargie de crédit d’un montant de 3 milliards de dollars (2,8 milliards d’euros) au profit du pays de Nana Akufo-Addo.
- Une vingtaine de pays africains jugés en surendettement
- La Tunisie rembourse 74% de sa dette grâce au tourisme
- La dette des pays de l’Afrique subsaharienne a triplé en 12 ans
- Croissance compromise et impossible investissement sur fonds propres
- En 2022, la dette mondiale s’élève à 235 000 milliards US, soit 238% du PIB mondial
La décision des autorités ghanéennes a d’autant plus surpris que, en février 2022, tout juste dix mois plus tôt,le ministre des finances de ce pays de la côte ouest-africaine annonçait en grandes pompes la décision de son pays de ne plus jamais tendre la main à ce bailleur de fonds international.
Quoi qu’il se passe, nous ne le ferons pas. Les conséquences seraient terribles, nous sommes une nation fière, nous avons les ressources, nous avons la capacité,
jurait, la main sur le cœur, Ken Ofori-Atta.
Que s’est-il donc passé entre février et décembre 2022 ? La réponse est que dans cet intervalle de temps, la situation économique du Ghana ne s’est pas améliorée comme escomptée, mais au contraire elle n’a eu de cesse de se dégrader. Non seulement le cédi, la monnaie locale a poursuivi sa dégringolade spectaculaire, mais qui plus est, le Ghana s’est retrouvé en cessation de paiement, emboîtant ainsi le pas à la Zambie, qui, elle, a bénéficié d’une restructuration de sa dette lors du Forum pour un nouveau pacte financier mondial, tenu à Paris en juin dernier.
Depuis le mois de novembre 2020, la Zambie n’était plus capable d’honorer ses engagements, et donc le remboursement de sa dette extérieure vis-à-vis de ses créanciers internationaux. Le pays de l’Afrique australe a reçu du FMI 1,3 milliard de dollars de prêt de sauvetage. Comme la Zambie, le Ghana pourrait très prochainement bénéficier d’un allègement du fardeau de sa dette par ses créanciers, la Chine en tête. Mais rien n’est encore acquis.
Une vingtaine de pays africains jugés en surendettement
Les voyants rouges réapparaissent tout juste vingt ans après les précédentes annulations de dettes opérées par le FMI et la Banque mondiale au profit d’une trentaine d’Etats africains alors jugés très pauvres et très endettés (PPTE), dans le cadre d’un programme de restructuration de leurs créances, mis en œuvre par l’institution financière de Bretton Woods.
Mais le Ghana n’est pas le seul pays africain sous la menace du surendettement et en passe de se retrouver en défaut de paiement, synonyme de franchissement de la ligne rouge. Selon le FMI, l’on dénombre depuis l’année dernière une vingtaine d’autres pays du continent, qui sont aujourd’hui surendettés ou en voie de l’être
La plupart se retrouvent fort curieusement en Afrique au sud du Sahara, où la dette publique, fin 2022, a atteint 57 % du produit intérieur brut. Or ce seuil d’endettement inédit n’avait plus été franchi depuis le début des années 2000, selon les mêmes sources.
Au nombre des pays ayant sollicité la restructuration de leur dette et en attente de la réponse du FMI, figurent également l’Ethiopie et la Tunisie. En 2023, le service de la dette extérieure du pays d’Abiy Ahmed représente 53% de la dette publique totale de cette fédération.
Or, le paiement dû à ses créanciers au cours de l’exercice 2022-2023 se chiffre à 2 milliards de dollars. Le pays faisant face au manque criard de liquidité externe, le gouvernement n’avait plus d’autre choix que de solliciter le FMI dans la perspective d’une éventuelle restructuration. Quid de la Tunisie ? La situation de ce pays maghrébin est un cas d’école. En mai 2021 en effet, la dette du pays nord-africain était supérieure à 100% de son Produit intérieur brut (PIB) et, pour la quatrième fois en dix ans, le pays sollicitait un prêt auprès du FMI.
La Tunisie rembourse 74% de sa dette grâce au tourisme
Ce dernier avait d’abord marqué son feu vert en octobre 2022, avant d’afficher par la suite de la réticence, le gouvernement tunisien refusant de se plier aux conditions du créancier international, notamment la levée progressive des subventions de l’Etat aux produits de base (les carburants au premier plan), et la restructuration d’une centaine d’entreprises tunisiennes hyper endettées.
Alors que jusqu’en juillet dernier la dette extérieure tunisienne se situait à 80% de son PIB, le pays a opéré un coup de théâtre, en septembre 2023. Au 10 du même mois, le pays du président Kaïs Saïed a réussi l’exploit de compenser une dette extérieure totalisant 6,65 milliards de dinars tunisiens soit 2,11 milliards de dollars, selon la Banque centrale tunisienne (BCT) et le ministère des Finances. Le pays nord-africain a ainsi baissé ses dettes de 51,6% en en remboursant 74%. La dette totale tunisienne est de 2,83 milliards US soit 8,95 milliards de dinars tunisiens.
Ce remboursement spectaculaire a été rendu possible par les gains réalisés dans le secteur touristique, mais l’apport de la diaspora tunisienne a été tout aussi déterminant. La Tunisie a certainement compris que, dans le système financier international actuel privilégiant les caprices du prêteur et limitant les options des pays en développement, la restructuration des prêts n’est qu’une solution conjoncturelle dans la mesure où elle retarde la crise de la dette sans pour autant l’éradiquer.
C’est du moins ce que pense Etsehiwot Kebret, experte de la dette et du financement du développement auprès de Development Reimagined, une organisation de recherches de solutions innovantes en matière de développement. C’est pour éviter de retomber dans ce piège que la Tunisie prévoit un apurement total de sa dette d’ici la fin de l’actuel exercice financier.
La dette des pays de l’Afrique subsaharienne a triplé en 12 ans
Ce qui n’est pas le cas pour nombre d’autres Etats du continent, et plus particulièrement ceux de l’Afrique subsaharienne. Le stock de la dette publique des pays d’Afrique subsaharienne, fin 2022, est estimé à 1 140 milliards de dollars contre 354 milliards US en 2010, d’après le rapport annuel de la Banque mondiale publié en avril 2023. Ledit rapport note également que le poids médian rapporté au PIB a connu une forte hausse passant de 32% en 2010 à 57% en 2022.
L’Angola a renoué avec la croissance l’année dernière, soutenu par la hausse des prix du pétrole. Le pays prévoit une stabilité du prix de son pétrole et un excédent budgétaire de 0,3% du PIB, pourrait bénéficier cette année d’une diminution du ratio dette/PIB à 52,5%.
Selon les prévisions du FMI, l’Angola devrait ravir au Kenya sa place de 3ème économie d’Afrique subsaharienne avec un PIB atteignant 135 milliards US en 2023. Pour le Kenya, dont le PIB actuel est de 117 milliards US, cela induira la perte de l’atout rendant le pays plus attractif aux yeux des investisseurs étrangers. Exceptés de la Zambie et du Ghana, déjà en défaut de paiement, les autres pays africains paieront près de 23 milliards de dollars au titre du service de la dette extérieure en 2023. Ce chiffre pourrait connaître une hausse de 12% pour atteindre 25 milliards de dollars en 2024, selon l’agence de notation Fitch.
Croissance compromise et impossible investissement sur fonds propres
A la faveur de la crise financière de 2008 et la baisse des taux d’intérêt, les Etats, les entreprises et les ménages se sont lourdement endettés. La chute de l’activité économique pendant la période Covid a compromis la croissance et contraint ces même Etats à adopter des mesures de soutien budgétaire. La dette a également aidé ces pays vulnérables à lutter contre l’inflation provoquée par la guerre russo-ukrainienne.
Depuis 2020, de nombreux dirigeants du continent se sont succédé à la tribune pour s’alarmer du poids d’une dette rendue insoutenable par la guerre russo-ukrainienne, mais davantage par la hausse des taux d’intérêt. Car pour contenir l’inflation généralisée, la plupart des Etats prêteurs ont relevé les taux d’intérêt, asphyxiant ainsi les économies les plus vulnérables de la planète, notamment ceux de l’Afrique. Alors que le taux d’intérêt était de 0% au début de l’année 2022, il est monté pour se situer à jusqu’à 4% aux Etats-Unis, fin 2022.
Emboitant le pas en août 2022 aux chefs d’Etat africains, le Comité pour l’annulation de la dette illégitime (CADTM) a exprimé à son tour des inquiétudes face à « l’insoutenable fardeau de la dette » africaine. Ces observations ont donné lieu à une passe d’armes entre la Banque africaine de développement (BAD) et la Banque mondiale au sujet de la dette du continent.
En ce qui concerne les pays décrits comme ‘‘lourdement endettés’’, notre Banque reconnaît et suit de près la tendance à la hausse de la dette. Cependant, il n’y a pas de risque systémique de surendettement,
déclarait dans un communiqué, la Banque africaine de développement, se défendant des accusations de la Banque mondiale alors présidée par l’Américain David Malpass.
Pour sa part, notre confrère de Jeune Afrique se demandait si on « n’agite pas trop vite l’épouvantail du surendettement. En réalité, si quelques économies sont véritablement en détresse, elles ne sont pas majoritaires, et le tableau est moins catastrophique qu’il n’y paraît. »
Mais ce même niveau d’endettement peut aussi être rapporté au montant total des créances mondiales — publiques et privées —, soit 300 000 milliards de dollars : il en représente moins de 0,4 %. Vu sous cet angle, le problème du surendettement de la région semble marginal et contrôlable,
poursuivait le magazine mensuel. Quoi qu’il en soit, la course effrénée et aveugle vers le surendettement compromet les chances des Etats d’investir avec les moyens propres découlant d’une croissance saine. La Tunisie l’a compris et elle pourrait tirer le meilleur profit de l’apurement de sa dette tel qu’envisagé.
En 2022, la dette mondiale s’élève à 235 000 milliards US, soit 238% du PIB mondial
L’endettement mondial, secteurs public et privé confondus, bien qu’en baisse en 2022, est resté supérieur au niveau précédant la crise sanitaire du Covid-19. Il s’établit à 235 000 milliards de dollars américains, soit 238% du produit intérieur brut mondial.
Les experts estiment que c’est 9 points de plus qu’en 2019. Un rapport publié sur l’endettement des 37 plus gros emprunteurs, représentant près 90% du PIB mondial, constate qu’en 2022 les intérêts payés par les États pour leur dette ont augmenté le plus rapidement depuis presque 40 ans en raison de la brutale remontée des taux, se situant à 1 300 milliards de dollars soit 20,9% par rapport à 2021. Selon l’indice annuel de la dette souveraine du gestionnaire d’actifs Janus Henderson, il s’agit de « la progression la plus rapide depuis 1984 ».
Pour lui, cette progression reflète « à la fois la hausse des taux et le gonflement du stock d’emprunts ». Pour de nombreux experts, le sort des pays en développement, y compris ceux du continent africain, dépendra de celui de la Chine, elle-même endettée à hauteur d’environ 272 % de son PIB. Une crise mondiale qui prendrait sa source dans l’Empire du milieu, entraînant par exemple une baisse de sa demande en matières premières, pourrait éventuellement se révéler fatale pour les gros exportateurs de ces ressources naturelles.