Longtemps absent des grandes stratégies énergétiques africaines, le nucléaire civil fait progressivement son retour dans les débats économiques et industriels du continent. Du Rwanda au Ghana, en passant par le Kenya, le Maroc ou encore la Côte d’Ivoire, plusieurs États affichent désormais leur intérêt pour les petits réacteurs modulaires (SMR), une technologie présentée comme plus flexible et mieux adaptée aux réalités africaines. Cette dynamique intervient alors que l’Afrique fait face à un immense défi énergétique : électrifier des millions de personnes, alimenter l’industrialisation, soutenir les activités minières et accompagner l’essor des infrastructures numériques, tout en limitant les émissions carbone.
Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), près de 600 millions de personnes vivent encore sans accès à l’électricité en Afrique subsaharienne, soit environ 47 % de la population de la région. L’institution souligne également que l’Afrique ne représente qu’environ 6 % de la consommation énergétique mondiale malgré une population dépassant 1,4 milliard d’habitants. Derrière l’intérêt croissant pour le nucléaire, plusieurs pays africains cherchent désormais à sécuriser leur souveraineté énergétique pour accélérer leur transformation économique.
Le nucléaire sort de la marge dans les stratégies africaines
Pendant plusieurs décennies, le débat énergétique africain s’est principalement concentré sur le solaire, l’hydroélectricité, le gaz ou encore l’éolien. Le nucléaire, lui, semblait réservé aux grandes puissances industrielles, en raison de coûts élevés, d’exigences technologiques complexes et d’importants enjeux de sécurité.
Mais les lignes commencent à bouger. Le récent protocole d’accord signé entre le Rwanda et les États-Unis autour du nucléaire civil illustre cette évolution. D’autres pays comme le Maroc, l’Algérie, le Ghana, la Côte d’Ivoire ou encore le Kenya multiplient également les études et les partenariats autour de cette technologie. Cette nouvelle orientation intervient dans un contexte où plusieurs économies africaines cherchent à accélérer leur industrialisation tout en répondant à une demande électrique en forte croissance. Mines, industries de transformation, zones économiques spéciales, infrastructures numériques et futurs centres de données nécessitent désormais une alimentation énergétique stable et continue.
Les SMR, une technologie pensée pour les marchés émergents
L’intérêt actuel du continent se concentre principalement sur les petits réacteurs modulaires, appelés SMR (Small Modular Reactors). Contrairement aux centrales nucléaires conventionnelles pouvant produire entre 1 000 et 1 600 mégawatts, ces réacteurs affichent des capacités comprises entre 50 et 300 mégawatts. Leur principal avantage réside dans leur flexibilité. Fabriqués en usine puis assemblés sur site, les SMR promettent des délais de construction plus courts et une meilleure adaptation aux réseaux électriques africains, souvent moins robustes que ceux des économies développées.
Pour les gouvernements africains, cette technologie représente une alternative stratégique capable de produire une énergie continue, indépendante des conditions climatiques. Contrairement au solaire ou à l’éolien, les SMR peuvent fonctionner jour et nuit sans interruption, un atout majeur pour les industries lourdes et les infrastructures critiques. Cette stabilité énergétique devient particulièrement attractive au moment où l’Afrique cherche à se positionner sur des secteurs à forte consommation électrique comme les centres de données, l’intelligence artificielle, la transformation minière ou encore la production d’hydrogène vert.
Une ambition industrielle avant d’être énergétique
Au-delà de la question énergétique, le retour du nucléaire traduit surtout une volonté politique : celle de franchir un nouveau cap industriel. Pour plusieurs États africains, disposer d’une capacité nucléaire civile constitue aussi un marqueur de puissance technologique et de souveraineté stratégique. L’objectif n’est plus seulement d’éclairer les ménages, mais de construire des économies capables de soutenir une industrialisation lourde et compétitive.
Cette dynamique intervient également dans un contexte de pression internationale sur les émissions carbone. Plusieurs pays cherchent ainsi des solutions énergétiques capables de concilier croissance économique et engagements climatiques. Le nucléaire apparaît alors comme une option complémentaire dans le futur mix énergétique africain, aux côtés du solaire, de l’hydroélectricité, de la géothermie et du gaz naturel.
Les défis financiers et réglementaires restent immenses
Malgré cet intérêt croissant, le nucléaire africain reste confronté à de lourdes contraintes structurelles. La première concerne le financement. Un programme nucléaire nécessite des investissements de plusieurs milliards de dollars, dans des pays où les infrastructures électriques de base restent parfois insuffisantes. À cela s’ajoutent les coûts liés à la maintenance, à la sécurité et à la gestion des déchets radioactifs sur plusieurs décennies.
Le coût constitue déjà un défi majeur ailleurs sur le continent. En Égypte, le projet de centrale nucléaire d’El Dabaa est estimé à près de 29 milliards de dollars, financé en grande partie grâce à un prêt russe. Selon l’AIE, l’Afrique devra mobiliser près de 240 milliards de dollars d’investissements énergétiques par an d’ici 2030 pour répondre à la croissance de la demande électrique et soutenir son industrialisation. Le second défi est humain et institutionnel. Développer une filière nucléaire implique de former pendant des années des ingénieurs, techniciens et experts capables d’assurer l’exploitation des installations dans le respect des normes internationales.
Les États doivent également mettre en place des autorités indépendantes de sûreté nucléaire, capables de contrôler les installations et de prévenir tout risque d’accident ou d’acte malveillant. Enfin, la question de l’acceptabilité reste sensible. Les catastrophes de Tchernobyl et Fukushima continuent d’alimenter les inquiétudes autour des risques liés au nucléaire, même si les nouvelles générations de réacteurs promettent des standards de sécurité renforcés.
Un pari encore loin d’être gagné
Si le nucléaire gagne du terrain dans les réflexions stratégiques africaines, il ne remplacera pas les autres sources d’énergie du continent. Le solaire, l’hydroélectricité, la géothermie et le gaz devraient continuer à dominer les investissements énergétiques dans les prochaines années. Mais le débat actuel autour des SMR montre que plusieurs pays africains ne veulent plus seulement combler leur déficit énergétique. Ils cherchent désormais à bâtir les fondations énergétiques de leur transformation industrielle. Le nucléaire africain reste encore au stade des ambitions et des projets pilotes. Pourtant, il révèle déjà une évolution majeure : la volonté croissante du continent de sécuriser sa souveraineté énergétique pour soutenir sa montée en puissance économique.
Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), l’Afrique devra mobiliser près de 240 milliards de dollars d’investissements énergétiques par an d’ici 2030 pour répondre à la hausse de la demande électrique, à l’urbanisation et à l’industrialisation accélérée du continent. Dans ce contexte, les petits réacteurs modulaires apparaissent pour plusieurs gouvernements comme une option stratégique supplémentaire pour diversifier le mix énergétique et réduire les fragilités structurelles des réseaux électriques africains.
