Le président directeur général de Casino, Jean-Charles Naouri a été placé en garde à vue, le 1er juin dernier, après avoir été auditionné par le Parquet national financier (PNF) en France. Si le patron du fleuron français de la distribution alimentaire a bénéficié d’une levée de sa garde à vue et a par conséquent été remis en liberté quelques heures après sans qu’aucune charge n’ait été retenue contre lui, il n’est pour autant pas sorti de l’ornière. Son Groupe et ses affaires non plus.
En effet, son audition dans les locaux de la brigade financière de la police judiciaire parisienne fait suite à des soupçons de « manipulation de cours en bande organisée, corruption privée active et passive » et « délit d’initié ». Des faits qui remonteraient à 2018 et 2019, et pour lesquels le PNF avait ouvert une enquête en 2020, d’après plusieurs médias français préoccupés par les déboires judiciaires et financiers de cet investisseur de l’Hexagone.
Plus précisément, il est reproché à Jean-Charles Naouri de possibles collusions entre Casino et le patron de presse Nicolas Miguet, par ailleurs dirigeant du Rassemblement des contribuables français, un parti politique. Les enquêteurs suspectent Casino d’avoir payé l’homme politique pour défendre son cours de Bourse. Journaliste, éditeur de lettres d’information financière, Nicolas Miguet a été condamné à plusieurs reprises par l’Autorité des marchés financiers (AMF) pour ce même motif justement : manipulation de cours.
Les déboires judiciaires du patron de Casino viennent s’ajouter aux bourrasques financières que traverse le groupe de la distribution. Des difficultés qui expliquent probablement la chute du cours de son action à la clôture de la Bourse de Paris, ces derniers temps. Lequel cours « a touché son plus bas niveau historique, tombant à 5,05 €, après avoir perdu 9,43% sur la séance et 48,31 % depuis le début de l’année », d’après La Nouvelle République.
6,4 milliards d’Euro de dette
Le 24 mai 2023, Casino annonçait avoir suspendu son titre à la bourse, Rallye. Tout juste deux jours plus tard, à la suite d’une décision du Tribunal de commerce de Paris, il annonçait être entré en procédure de conciliation amiable devant lui permettre de négocier avec ses créanciers, dans la perspective d’une potentielle restructuration de sa dette, tout en indiquant la reprise de la cotation de son titre en bourse.
Dans la foulée, le Groupe français envisageait de céder une centaine de ses magasins (hypermarchés, supermarchés et enseignes de proximité) au groupement Intermarché, troisième acteur de la distribution alimentaire en France. Endetté à hauteur de 6,4 milliards d’euros, Casino espérait ainsi à travers ces initiatives l’amortissement du poids de sa dette par sa diminution de 1,15 milliard d’euros, ce montant correspondant à la valeur des magasins cédés.
Après la concrétisation de ces actes de cession, le partenariat liant Casino et Intermarché pourrait être prolongé jusqu’en 2028 et être étendu aux filières pêche et boucherie et aux marques distributeurs. Conclu en 2021, ladite alliance permettait aux deux entités de négocier des tarifs avantageux avec les grands industriels du secteur de l’alimentaire.
Or selon notre confrère Ouest France, toutes les offres présentes sur la table, qu’il s’agisse de celle de Taract, une société d’InVivo (qui elle-même est une union de près de 200 coopératives), ou de celle du milliardaire tchèque Daniel Kretinsky, qui propose d’investir jusqu’à 1,1 milliard au mieux et 750 millions au moins, pourraient faire perdre le contrôle de Casino à Jean-Charles Naouri, devenu actionnaire numéro un du Groupe en 1992 et PDG élu depuis 2005, réélu en mai 2022 par 98% de votants à l’assemblée générale du groupe pour un mandat courant jusqu’en 2025.
155 magasins au Maghreb et au Moyen-Orient et 37 magasins en Afrique subsaharienne
De quoi raviver la peur des lendemains incertains aussi bien dans les rayons de distribution français (l’Ouest de la France notamment), mais aussi chez les salariés des 155 magasins recensés au Maghreb et au Moyen-Orient, et des 37 magasins en Afrique subsaharienne.
C’est dire si le groupe est fortement implanté sur le continent. Fin septembre 2017, le directeur des marchandises chez Casino, Hervé Daudin, à la tête d’une délégation d’hommes d’affaires français reçus en audience par le ministre camerounais du Commerce, Luc Magloire Mbarga Atangana, avait annoncé l’ouverture de 10 à 15 magasins devant générer 1000 emplois dans ce pays francophone, pour un investissement de 20 milliards de francs CFA. Présent jusque-là dans les deux principales métropoles du pays, Douala et Yaoundé, le groupe comptait alors étendre ses activités aux villes de Bafoussam et de Ngaoundéré.
Par ailleurs, le groupe français manifestait sa volonté d’investir dans le secteur agricole dans trois régions : l’Ouest, le Littoral et le Nord-Ouest.
C’est la preuve de la volonté du gouvernement de moderniser les services de grande distribution (…) ; la grande surface était élitiste jusqu’alors. Il faut juste savoir respecter les normes. La société civile est soucieuse de la valorisation des ressources nationales,
se réjouissait Hervé Daudin.
Un an après, en mars 2018, le groupe expérimentait le Cash and Carry en Afrique à travers l’inauguration, à Douala, au Cameroun, de sa nouvelle filiale locale, Casino Cash and Carry Cameroun (3C Cameroun), et de son enseigne baptisée « BAO ». En cas de succès, il était prévu l’extension à travers la construction de neuf autres magasins entrepôts, chacun de ces entrepôts devant générer 150 emplois dans les villes de Douala, Yaoundé, Bafoussam, Ngaoundéré, entre autres.
250 000 emplois …
Créé il y a cent vingt-cinq ans, le groupe Casino emploie jusqu’à 200 000 personnes dans le monde et 50 000 personnes en France. Le groupe a débuté son internationalisation en 1976 pour atteindre son apogée en 1999. En dehors de la distribution, il a diversifié ses activités en investissant dans les secteurs connexes tels que la production d’énergie avec Green Yellow, le commerce électronique avec Cdiscount, le marketing digital avec relevant, et l’immobilier commercial.
En mars 2020, onze organisations non gouvernementales (ONG) avaient assigné le groupe devant la justice française pour ses ventes en Amérique du Sud de produits à base de viande bovine, dont elles présumaient qu’elle provenait de fermes liées à la déforestation illégale en Amazonie. Une violation de la loi sur le devoir de vigilance que Casino n’est pas censé ignorer, selon les plaignants.
Le groupe croupit aujourd’hui sous le poids d’une dette abyssale voire asphyxiante alors que, paradoxalement, il a réalisé des résultats alléchants au quatrième trimestre 2022 en ouvrant 352 nouveaux magasins sur les formats de proximité (Monoprix, Franprix, Cdiscount, etc.). Au cours de l’année 2022, il a ouvert 879 nouveaux magasins, dépassant largement l’objectif initial de 800 magasins.