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Gaz de schiste : l’Afrique du Sud ouvre son potentiel du Karoo aux investissements internationaux

Treize ans après avoir imposé un moratoire sur l’exploration du gaz de schiste, l’Afrique du Sud s’apprête à rouvrir un dossier hautement stratégique pour son avenir énergétique. Le ministre des Ressources minérales et de l’Énergie, Gwede Mantashe, a confirmé le 16 octobre 2025 la levée prochaine du moratoire dès la publication officielle des nouvelles réglementations environnementales encadrant la fracturation hydraulique. Une décision qui s’inscrit dans la volonté du gouvernement de diversifier un mix énergétique dominé à plus de 80 % par le charbon, tout en luttant contre les coupures d’électricité chroniques qui paralysent l’économie, stabiliser son réseau électrique et attirer des partenariats technologiques internationaux.

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Une levée de moratoire motivée par la crise énergétique

Depuis plus d’une décennie, Eskom, la compagnie publique d’électricité, peine à stabiliser la production. Le pays connaît des pannes de courant récurrentes, souvent de plusieurs heures par jour, freinant la croissance, l’investissement et l’emploi. Face à cette situation, le pays veut relancer l’exploration du bassin du Karoo, considéré comme l’un des plus prometteurs d’Afrique australe en matière de gaz de schiste. Selon différentes études, les réserves y seraient comprises entre 13 et 209 trillions de pieds cubes (Tcf) de gaz, soit potentiellement de quoi alimenter une centrale de 1 000 à 2 000 MW pendant plusieurs décennies, d’après l’Académie des sciences d’Afrique du Sud.

Le gaz de schiste apparaît ainsi comme une solution transitoire permettant de soutenir la production électrique nationale, en attendant un développement plus conséquent des énergies renouvelables, dont la part devrait atteindre 33 % d’ici 2030 selon la stratégie énergétique nationale.

Un partenariat stratégique avec les États-Unis en ligne de mire

La levée du moratoire coïncide avec un rapprochement diplomatique entre Pretoria et Washington. Lors de sa récente visite officielle aux États-Unis, le président Cyril Ramaphosa a exprimé sa volonté de nouer un partenariat technologique avec le leader mondial du gaz de schiste.

L’objectif : bénéficier de l’expertise américaine en matière de fracturation hydraulique et d’extraction non conventionnelle, afin de « débloquer le potentiel gazier du Karoo » tout en respectant les standards environnementaux internationaux.

Ce partenariat pourrait également ouvrir la voie à des investissements conjoints et à un transfert de technologie, condition essentielle pour un pays dont l’industrie pétrolière et gazière reste sous-développée. Le gaz de schiste pourrait ainsi constituer un levier de réindustrialisation, à la fois pour l’alimentation des centrales électriques, la production d’engrais, et le soutien au secteur manufacturier lourdement impacté par la crise énergétique.

Des obstacles juridiques et environnementaux persistants

Cependant, la relance du projet ne va pas sans controverse. En 2011, le moratoire avait été imposé sous la pression des organisations écologistes et agricoles, inquiètes des risques liés à la fracturation hydraulique dans une région semi-aride, où les ressources en eau sont rares et les écosystèmes fragiles.

En 2017, la Haute Cour de justice avait d’ailleurs annulé la précédente réglementation, estimant que les garanties environnementales étaient insuffisantes. Depuis, le gouvernement a travaillé avec le ministère des Forêts, de la Pêche et de l’Environnement pour renforcer les mesures de contrôle, notamment sur la consommation d’eau, les risques de pollution des nappes phréatiques et la gestion des déchets chimiques. Malgré ces efforts, les craintes environnementales demeurent fortes. Dans le Karoo, une région à la biodiversité unique, la perspective d’un forage intensif soulève de nombreuses inquiétudes parmi les ONG locales.

Un intérêt économique et énergétique majeur

Pour les autorités sud-africaines, la relance du gaz de schiste n’est pas qu’un choix technique : c’est une décision économique stratégique. Le pays importe actuellement la quasi-totalité de son gaz naturel du Mozambique, via le gazoduc ROMPCO, ce qui le rend dépendant d’approvisionnements extérieurs. Le développement d’un gaz local permettrait de réduire cette dépendance, de limiter les importations et de stimuler l’emploi dans les provinces rurales.

Selon les estimations du ministère de l’Énergie, le secteur pourrait générer plusieurs milliers d’emplois directs dans l’exploration, la logistique, la construction et la maintenance des infrastructures. Les retombées fiscales liées aux licences d’exploitation, aux exportations potentielles et aux taxes sur la production renforceraient les recettes publiques, un enjeu majeur dans un pays en proie à des déséquilibres budgétaires persistants.

Les majors pétrolières hésitent encore

Si Shell a finalement renoncé à poursuivre ses projets dans le Karoo, d’autres acteurs, comme Falcon Oil & Gas et Bundu, maintiennent leur intérêt. En 2023, Pretoria a lancé un appel d’offres pour une dizaine de blocs d’exploration, en attendant l’adoption d’une nouvelle législation sur les hydrocarbures, censée clarifier le régime fiscal et sécuriser les investisseurs. Mais la prudence reste de mise. Le coût d’exploitation du gaz de schiste demeure élevé, et les conditions géologiques du Karoo combinées aux contraintes hydriques rendent la rentabilité du projet incertaine sans soutien financier et technologique extérieur.

Le gaz, un pari risqué mais nécessaire

Pour le gouvernement sud-africain, le gaz conventionnel ou non est un pont énergétique indispensable entre un passé charbonnier et un avenir plus vert. Alors que la transition vers les renouvelables se heurte à des délais de déploiement, des limites d’intermittence et des coûts d’investissement importants, le gaz de schiste pourrait offrir une stabilité intermédiaire.

Mais ce choix reste politiquement sensible. Les défenseurs de l’environnement dénoncent une fuite en avant fossile, alors que l’Afrique du Sud s’est engagée, dans le cadre de l’Accord de Paris, à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 30 % d’ici 2030.

Face à un réseau électrique défaillant et à un charbon en déclin, le pays cherche à diversifier rapidement ses sources d’énergie pour préserver sa croissance et attirer de nouveaux investissements.

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