Longtemps limitée à l’exportation de noix brutes, la filière anacarde burkinabè entre dans une nouvelle phase de son développement. La mise en service, le 6 juin 2026, d’une unité de transformation d’anacarde par le groupe suisse Gebana Faso à Péni, dans le sud-ouest du pays, illustre cette volonté croissante de transformer localement une plus grande partie de la production nationale.
Dotée d’une capacité de traitement de 10 000 tonnes de noix par an, cette nouvelle infrastructure vient renforcer un mouvement plus large de montée en puissance industrielle engagé par les autorités burkinabè dans l’agroalimentaire. Derrière cette dynamique, l’objectif est clair : réduire la dépendance aux exportations de matières premières brutes et capter une part plus importante de la valeur créée dans la chaîne mondiale du cajou.
Une filière agricole qui pèse plusieurs dizaines de milliards de FCFA
Au Burkina Faso, l’anacarde fait désormais partie des cultures agricoles stratégiques. Selon les données officielles du Conseil burkinabè des filières agropastorales et halieutiques (CBF), établissement public de l’État burkinabè chargé de l’organisation et du développement de la filière, la production nationale de noix brutes de cajou a atteint 199 537 tonnes en 2023 contre 182 983 tonnes en 2022, soit une progression d’environ 9 %.
Les statistiques officielles du CBF indiquent également que les plantations d’anacarde couvrent environ 400 000 hectares répartis principalement dans les régions du Guiriko, Tannounyan, Djoro, Nando et Bankui.
Toujours selon les chiffres officiels du CBF, la filière fait vivre près de 243 971 ménages producteurs à travers le pays, ce qui en fait l’un des principaux secteurs agricoles de rente au Burkina Faso.
Sur le plan commercial, les données officielles de la filière montrent que le Burkina Faso a exporté environ 124 900 tonnes de noix brutes en 2023 vers plusieurs marchés internationaux, notamment l’Inde, le Vietnam, la Chine, Singapour, le Ghana et les Émirats arabes unis.
Selon les estimations officielles relayées par les structures publiques de la filière, ces exportations ont généré environ 60,9 milliards de FCFA de recettes pour l’économie burkinabè.
Mais malgré ce potentiel, une grande partie de la production continue d’être exportée sans transformation industrielle locale, limitant fortement les revenus captés par l’économie nationale.
Une industrialisation encore faible malgré les capacités existantes
Le principal défi du Burkina Faso reste aujourd’hui le faible niveau de transformation locale. D’après les données officielles du Conseil burkinabè des filières agropastorales et halieutiques, le pays compte entre 23 et 26 unités semi-industrielles et industrielles de transformation d’anacarde, pour une capacité installée globale estimée à 90 879,5 tonnes par an.
Cependant, les statistiques officielles de la filière montrent que seulement 39,03 % de cette capacité est réellement utilisée. En pratique, environ 35 477 tonnes de noix brutes sont effectivement transformées localement.
Entre 2022 et 2024, les données du CBF indiquent que 19 unités industrielles ont transformé 42 197 tonnes de noix brutes pour une production estimée à 8 339 tonnes d’amandes de cajou.
Cette sous-exploitation traduit plusieurs difficultés structurelles : accès limité au financement industriel, coûts énergétiques élevés, faible modernisation des équipements et forte concurrence des exportateurs internationaux de noix brutes.
Péni et Bobo-Dioulasso : deux investissements qui traduisent une nouvelle orientation économique
La nouvelle unité de Gebana Faso à Péni s’inscrit dans cette stratégie de transformation locale. Construite sur un complexe agroindustriel de 7,2 hectares, l’usine devrait traiter jusqu’à 10 000 tonnes de noix par an grâce à un réseau d’approvisionnement de 7 200 producteurs locaux.
Même si le coût global du projet n’a pas été officiellement communiqué, cette nouvelle infrastructure vient renforcer les capacités industrielles du pays dans une filière considérée comme stratégique par les autorités.
Quelques mois auparavant, en décembre 2025, le président burkinabè Ibrahim Traoré avait déjà inauguré à Bobo-Dioulasso l’unité industrielle Burkina Cajou.
Selon les chiffres officiels communiqués par les autorités burkinabè lors de l’inauguration, cette infrastructure a nécessité un investissement estimé à 9,743 milliards de FCFA, soit environ 17,4 millions de dollars.
Les données officielles présentées par le gouvernement indiquent également que l’usine dispose d’une capacité annuelle de transformation de 150 000 tonnes, ce qui en fait actuellement la plus grande unité de transformation d’anacarde du Burkina Faso.
Toujours selon les projections officielles des autorités, le projet devrait permettre la création d’environ 1 700 emplois directs et indirects, avec un potentiel pouvant atteindre 8 500 emplois à terme.
À travers ce type d’investissements, le Burkina Faso cherche désormais à construire une véritable industrie agroalimentaire autour du cajou plutôt qu’un simple modèle d’exportation de matières premières agricoles.
La bataille de la valeur ajoutée locale
Au-delà des infrastructures, la stratégie actuelle du Burkina Faso vise surtout à mieux répartir la valeur économique générée par la filière.
Dans le modèle traditionnel, les noix brutes sont majoritairement exportées vers l’Asie avant d’être transformées puis revendues sur les marchés internationaux à forte valeur ajoutée. Une situation qui prive les pays producteurs d’une grande partie des revenus industriels liés au décorticage, au conditionnement et à l’exportation des produits finis.
En développant ses capacités locales, le Burkina Faso tente donc de conserver une plus grande part de cette richesse sur son territoire.
Cette politique passe également par un meilleur encadrement des producteurs. Pour la campagne 2025, le prix plancher bord champ de la noix brute de cajou a été fixé à 385 FCFA le kilogramme contre 310 FCFA auparavant, selon les chiffres officiels communiqués par les autorités de régulation de la filière anacarde.
Cette hausse de 75 FCFA par kilogramme vise notamment à améliorer les revenus des producteurs tout en sécurisant l’approvisionnement des unités locales de transformation.
Une ambition industrielle confrontée à plusieurs défis
Malgré cette dynamique, plusieurs obstacles pourraient ralentir les ambitions burkinabè.
L’accès à l’électricité reste un enjeu majeur pour les unités de transformation, tout comme les difficultés logistiques liées au transport des marchandises. Le financement industriel demeure également limité pour de nombreuses entreprises locales, tandis que la concurrence internationale continue de favoriser l’exportation brute des noix vers les grands centres asiatiques de transformation.
Le défi pour le Burkina Faso sera donc de maintenir la rentabilité des unités locales tout en augmentant progressivement le taux de transformation nationale.
Dans un environnement régional dominé par des géants du cajou comme la Côte d’Ivoire, premier producteur africain, le Burkina Faso cherche encore à consolider son positionnement industriel.
Avec les investissements réalisés à Péni et à Bobo-Dioulasso, le Burkina Faso affiche une orientation économique de plus en plus tournée vers la transformation locale de ses matières premières agricoles.
L’anacarde apparaît désormais comme l’un des piliers de cette stratégie de réindustrialisation agricole portée par les autorités. Au-delà des volumes produits, l’enjeu pour le pays consiste désormais à transformer davantage, créer plus d’emplois et retenir une part plus importante de la valeur générée par la filière.
Si les défis énergétiques, logistiques et financiers restent importants, la dynamique actuelle montre que le Burkina Faso cherche progressivement à passer du statut de simple exportateur de noix brutes à celui d’acteur agro-industriel régional.
