Les chiffres sont saisissants. Chaque année, près de 10 millions de tonnes de déchets plastiques sont produits dans la région, mais moins de 10% de ce plastique est recyclé, selon une étude menée par la Banque mondiale. Ce faible taux de recyclage constitue une véritable mine d’or non exploitée. La demande pour des solutions de gestion des déchets plastiques est donc colossale. La Banque mondiale indique qu’en 2018, 6,9 millions de tonnes de déchets plastiques ont été générés par les 17 pays côtiers d’Afrique de l’Ouest, et le Nigeria est responsable de près de 4,7 millions de tonnes par an. Ces déchets finissent souvent leur parcours dans les océans, détruisant la biodiversité et perturbant les écosystèmes marins. Les plages comme celles de Joal, au Sénégal, témoignent de cette catastrophe : des sachets plastiques, flottant dans les vagues et s’accrochant aux mangroves, entravent la vie des poissons et des tortues marines. Et ce n’est pas tout. Les dommages liés à la pollution plastique sont estimés entre 10 000 et 33 000 dollars par tonne, impactant la pêche, l’aquaculture, le tourisme maritime et les propriétés côtières.
Dans cette spirale de destruction, une solution commence à émerger : l’économie circulaire du plastique. Selon une étude de WACA Program, un tel modèle pourrait réduire les déchets plastiques de 40 à 50 % d’ici 2026, soit entre 2,9 et 3,8 millions de tonnes de plastiques évités. De plus, cette transformation permettrait une réduction des émissions de CO2 de 30 à 60%, soit 6 à 9 millions de tonnes de CO2.
Des entreprises, conscientes des enjeux écologiques, s’engagent à transformer ce fléau en une opportunité économique. Le Groupe Kirène, par exemple, s’est lancé dans une démarche innovante pour réduire les emballages plastiques à usage unique. Grâce à une production axée sur les bouteilles d’eau, grand format, l’entreprise a réussi à minimiser l’usage des sachets plastiques, tout en répondant à la demande de consommation d’eau potable à bas prix.
Mais l’action de Kirène ne s’arrête pas là. Son initiative Recuplast, spécialisée dans le recyclage du plastique, est un modèle en matière de gestion des déchets plastiques. Recuplast collecte entre 100 et 150 tonnes de plastique chaque mois, embauche plus de 240 personnes et soutient 5 400 familles, en reliant la collecte de déchets à une source de revenus.
Des investissements dans le secteur
Le groupe ghanéen Mohinani annonce la construction de deux usines dédiées au recyclage du polyéthylène téréphtalate (PET) à partir de déchets plastiques, qui seront établies au Nigeria et au Ghana. Pour financer ce projet, l’entreprise a obtenu un prêt de 37 millions de dollars auprès de la Société Financière Internationale (IFC). Chacune de ces installations sera capable de produire 15 000 tonnes par an de résines de PET recyclé (« rPET »), remplaçant ainsi les résines vierges généralement utilisées pour la production d’emballages alimentaires et de bouteilles de boissons. Près de 90% des matières premières nécessaires proviendront de petites entreprises locales impliquées dans la collecte de déchets plastiques.
Ces deux usines devraient générer plus de 4 000 emplois, tant directs qu’indirects, tout au long de la chaîne de valeur. De plus, elles devraient entraîner des économies annuelles d’environ 21 millions de dollars sur les importations pour chaque pays. L’IFC s’engage également à fournir un accompagnement visant à renforcer les pratiques environnementales et sociales de Mohinani, ainsi que ses compétences en matière de recyclage durable et efficace du PET.
Ce projet cadre avec les initiatives de l’IFC pour le Ghana et le Nigeria, qui visent à atténuer les effets du changement climatique, à favoriser la création d’emplois et à transformer l’économie. Il s’inscrit également dans le cadre du Plan d’action climatique 2021-2025 du Groupe de la Banque mondiale, qui a pour objectif de réduire l’utilisation de résines plastiques vierges et les émissions de gaz à effet de serre associées à la chaîne de valeur des matériaux d’emballage. Le PET est un polymère appartenant à la famille des polyesters, couramment utilisé pour fabriquer des récipients destinés aux liquides et aux aliments.
Un modèle pour l’Afrique
L’Afrique de l’Ouest peut servir de modèle pour d’autres régions du continent. Les solutions mises en place dans cette partie du continent, notamment en matière de recyclage et de gestion des déchets plastiques, ont un fort potentiel de réplicabilité. Des pays comme le Ghana ont déjà pris des mesures significatives pour mettre en place des systèmes de recyclage performants, et d’autres pays de la région, comme le Sénégal et la Côte d’Ivoire, sont en train de suivre cet exemple avec des politiques volontaristes. À l’échelle du continent, le recyclage du plastique pourrait devenir un axe majeur de développement, soutenu par des politiques publiques favorables, une volonté d’investir dans l’infrastructure, et une forte demande de matières recyclées.
Pour l’avenir, les perspectives sont donc extrêmement positives. Le recyclage du plastique en Afrique de l’Ouest n’est pas seulement une opportunité pour l’environnement, mais également un secteur clé pour la croissance économique régionale. Selon une étude de chercheurs nigérians publiée dans la revue Environnemental Sciences Europe en 2019, les importations de plastique doivent doubler d’ici à 2030 en Égypte, au Nigeria, en Afrique du Sud, en Algérie, au Maroc et en Tunisie. Par ailleurs, l’Afrique du Sud émerge comme le leader en matière de gestion des déchets plastiques, avec un taux de collecte de 70% des déchets plastiques et un engagement fort du secteur privé dans le recyclage.
Des initiatives louables
En réponse à cet enjeu sans précédent, le programme de gestion du littoral Ouest-Africain (WACA) financé à environ $563 millions par la Banque mondiale et ses partenaires, a préparé une série de rapports sur les impacts de la pollution plastique ; les opportunités pour une économie circulaire, la gestion par le Sénégal des bouteilles en polyéthylène téréphtalate (PET) en fin de vie, avec un e-book sur les ressources pour aider les individus à créer leur propre logique de mobilisation.
Le Groupe Kirène qui produit 700 000 litres de boisson par jour, oriente sa production à 88% sur les bouteilles d’eau, grand format de 1,5 ou 10 litres, afin de diminuer l’usage des petits sachets d’eau ou de petites bouteilles au cœur du problème. Aujourd’hui incontournables en Afrique de l’Ouest, elles permettent aux plus vulnérables d’avoir accès à de l’eau potable peu chère. En 2014 au Ghana, avec l’utilisation de conteneurs d’eau en plastique, le taux de mortalité infantile a chuté de 42% selon la Banque Mondiale. Le succès de ces initiatives dépend de la participation active du secteur privé et de la mise en place de cadres réglementaires adaptés.
