L’électrification de l’Afrique avance, mais pas assez vite. Plus de 600 millions de personnes vivent encore sans électricité. Face à cette urgence, la Banque africaine de développement (BAD) et le Fonds pour l’énergie durable en Afrique (SEFA) ont lancé ce mois de juillet 2025 la plateforme Zafiri, dotée de 40 millions de dollars pour soutenir les énergies renouvelables décentralisées (ERD). L’objectif est de massifier les investissements dans des solutions énergétiques adaptées aux réalités africaines.
Zafiri s’inscrit dans le cadre de la Mission 300, le programme phare de la BAD pour raccorder 300 millions de personnes d’ici 2030. Mais cette ambition se heurte à plusieurs défis : structuration financière complexe, gouvernance incertaine, et conditions de déploiement à clarifier. Zafiri se présente comme une plateforme d’investissement permanente, capable de mobiliser jusqu’à un milliard de dollars. La première étape consiste à lever 300 millions, via un montage financier basé sur des actions de premier rang, moins risquées, et de second rang, plus exposées mais stratégiques. La BAD contribue à hauteur de 30 millions via son propre bilan, et de 10 millions via le SEFA.
L’idée est de rassurer les investisseurs privés, souvent prudents face aux risques perçus en Afrique. Le montage vise à attirer des capitaux commerciaux, en s’appuyant sur des fonds publics comme levier. Le choix des énergies renouvelables décentralisées repose sur leur capacité à s’adapter aux contextes ruraux. Mini-réseaux solaires, kits autonomes, systèmes modulaires ; ces solutions permettent d’apporter de l’électricité là où les réseaux traditionnels n’arrivent pas.
Moins coûteuses, plus rapides à installer, elles sont perçues comme une réponse adaptée aux défis géographiques, politiques et climatiques du continent. Avec Zafiri, la BAD espère ainsi impulser une nouvelle dynamique, en rupture avec les modèles centralisés du passé.
Un capital patient… mais jusqu’à quand ?
La logique de Zafiri repose sur le capital patient, c’est-à-dire des investissements à long terme, sans exigence de rentabilité immédiate. Un choix cohérent dans un contexte africain où les retours sur investissement prennent du temps. Mais cette approche pose une question centrale : qui est vraiment aux commandes ? Zafiri est soutenue par la BAD, mais aussi co-développée avec la Banque mondiale et d’autres bailleurs. Une coalition qui rassure sur le plan technique, mais soulève des doutes sur l’appropriation réelle du projet par les pays africains.
Zafiri s’inscrit dans les grands axes stratégiques de la BAD : électrifier, industrialiser, améliorer la qualité de vie. Elle s’aligne aussi sur les engagements climatiques, en misant sur des énergies à faible empreinte carbone. Au-delà de l’énergie, le projet se veut aussi un moteur de croissance. Création d’emplois, développement du secteur privé local, renforcement des compétences. Zafiri entend toucher tous les maillons de la chaîne, notamment dans les zones isolées.
Selon l’analyse de Daba Finance, sur le papier, Zafiri coche toutes les cases. Mais plusieurs conditions restent à remplir pour que l’initiative devienne un vrai levier de changement. D’abord, la mobilisation effective des financements pour atteindre le milliard visé. Ensuite, la capacité à déployer des projets dans des contextes souvent instables. Enfin, l’implication des États et des populations dans la mise en œuvre. Le risque existe : celui d’un dispositif bien financé, mais mal utilisé sur le terrain.
Une électrification à deux vitesses
Zafiri cible les zones rurales hors réseau. Mais dans les villes africaines, où la demande énergétique explose, les besoins sont tout aussi urgents. L’Afrique pourrait voir se développer une transition énergétique à deux vitesses : des campagnes connectées grâce aux nouvelles technologies, et des villes toujours soumises aux coupures. Autre enjeu : la complémentarité avec les opérateurs publics d’électricité, souvent en difficulté mais toujours incontournables.
Avec cet investissement, la BAD veut impulser un changement de modèle. Moins de dépendance aux financements publics, plus de capital privé et d’agilité. Mais l’enjeu n’est pas tant le montant levé que l’impact réel. Combien de personnes raccordées ? Combien d’emplois créés ? Quelle amélioration du service ? Le risque Selon les analystes, est que Zafiri devienne un projet de plus dans un paysage déjà dense, sans véritable effet de transformation.
L’ambition de Zafiri ne prendra sens que si elle se traduit rapidement par des actes. Car l’électrification du continent ne peut reposer uniquement sur des promesses de capitaux patients ou des stratégies globales. C’est au niveau local, par la gestion, la coordination et l’implication des populations, que le tournant tant attendu de la transition énergétique africaine sera réellement pris.