Avec l’appui de Swedfund, Robust International s’apprête à injecter jusqu’à 15 millions de dollars dans ses opérations de transformation de sésame et de noix de cajou en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso et au Mozambique. Ce financement s’inscrit dans une enveloppe globale de 105 millions de dollars, mobilisée aux côtés de FMO, BII, Proparco et ILX. L’objectif est d’intégrer localement les chaînes de valeur, réduire les exportations de matières premières brutes et dynamiser les économies rurales.
Le contexte est favorable. En septembre 2024, l’entreprise avait déjà reçu un appui de 20 millions de dollars de la Chambre de commerce des États-Unis pour soutenir ses opérations au Nigeria. Cette vague d’investissements illustre l’attractivité croissante de la transformation agro-industrielle en Afrique de l’Ouest, où la filière sésame prend une dimension stratégique. Le marché du sésame, estimé à 8,5 milliards de dollars, d ‘après la société indienne d’analyse et de conseil, Mordor Intelligence, devrait croître de 2,6% et atteindre 8,72 milliards de dollars d’ici 2029.
Le Nigeria, avec 581 000 tonnes en 2023, reste le premier producteur de sésame en Afrique de l’Ouest. Le pays a récemment franchi un cap avec l’inauguration d’une unité de transformation de 7 000 tonnes par an à Kano, par Agventure Commodities Ltd. Ce type d’initiative vise à combler un retard dans la chaîne de valeur : jusque-là, la majorité des graines étaient exportées à l’état brut. Le Nigeria aurait généré plus de 570 millions de dollars d’exportations en 2024, selon l’ITC, contre 151 millions de dollars en 2023.
Mais le marché reste suspendu à la Chine et à la situation géopolitique au Soudan, premier exportateur africain, dont les récoltes sont gravement compromises par le conflit armé. Une situation qui crée des opportunités pour les pays d’Afrique de l’Ouest, notamment le Burkina Faso et le Togo.
Burkina Faso : montée en gamme et structuration
Sixième produit d’exportation du pays, le sésame burkinabè représentait 1,4 % du PIB et 35 milliards FCFA de recettes en 2023. La filière a franchi un palier avec la fixation d’un prix plancher à 1,12 dollar (625 FCFA) /kg pour la campagne 2024-2025, contre 0,85dollar (475 FCFA) en 2020. En fin 2024, le prix producteur avait même atteint 1,42 dollar (796 FCFA) /kg, selon l’INSD. Le pays mise sur la qualité et la traçabilité : environ 5 % des producteurs sont certifiés bio et produisent près de 4 000 tonnes par an. Le sésame burkinabè se distingue aussi par sa variété S42, à fort rendement (1,5 t/ha), appréciée pour sa couleur crème et sa teneur en huile (52 %).
L’organisation professionnelle INTERSEB, qui regroupe producteurs, transformateurs et commerçants, joue un rôle central dans la régulation du secteur, avec le soutien de l’État à travers un cadre législatif renforcé. La professionnalisation de la filière, bien que progressive, ouvre la voie à une intégration accrue dans les marchés internationaux.
Au Togo, la deuxième phase du Projet de transformation agroalimentaire (PTA), actuellement en cours, place le sésame parmi les six filières prioritaires, aux côtés du riz, du maïs, du soja, du cajou et du poulet de chair. Le gouvernement mise sur une stratégie d’autosuffisance et de réduction des importations alimentaires, tout en créant un cadre attractif pour les investisseurs privés. Le PTA prévoit des formations, des incitations fiscales et des infrastructures modernes pour attirer les capitaux dans les zones agricoles. Le Togo entend ainsi renforcer la compétitivité de ses produits et s’ouvrir davantage à l’export, notamment en direction de la Chine, principal importateur mondial.
Un marché en mutation, un enjeu nutritionnel
À l’opposé, le Tchad reste à la traîne. Bien que deuxième produit d’exportation du pays, la filière sésame y est encore exploitée de manière artisanale. En 2019, la production était estimée à 200 000 tonnes, concentrée dans le sud. Le manque de structuration, d’accès au financement, de protection phytosanitaire et d’infrastructures freine le développement de la filière. Les producteurs, souvent désorganisés, ne captent qu’une fraction de la valeur ajoutée. Face à ce constat, la Direction de la production agricole appelle à une politique claire d’industrialisation de la filière.
Le potentiel est réel, surtout pour une culture peu exigeante, accessible aux jeunes et aux femmes, mais encore très dépendante des aléas climatiques. Outre sa valeur économique, le sésame est une plante à haute valeur nutritionnelle. Riche en antioxydants, en fibres, en vitamines B6 et en magnésium, il est aussi reconnu pour ses propriétés bénéfiques sur la santé cardiovasculaire, la glycémie et la tension artérielle. L’huile de sésame, en particulier, est prisée en Asie, et notamment en Chine, où l’Afrique a exporté plus de 400 000 tonnes en 2021, soit 60 % des achats chinois dans le monde.
L’avenir de la filière passe par la transformation locale. L’exportation de graines brutes constitue une perte de valeur ajoutée pour le continent. À l’heure où la demande mondiale se diversifie et où les enjeux de sécurité alimentaire s’intensifient, l’Afrique a une carte à jouer dans l’industrialisation durable de sa production. Des pays comme le Burkina Faso, le Nigeria et le Togo ont déjà enclenché cette dynamique. L’essor de la filière sésame pourrait ainsi devenir un levier puissant d’inclusion économique, de souveraineté alimentaire et de croissance à long terme.