Le cacao demeure l’un des principaux produits d’exportation agricoles du Cameroun et un pilier de revenus pour des centaines de milliers de producteurs. Avec une production oscillant entre 250 000 et 300 000 tonnes par an, le pays se positionne parmi les acteurs significatifs du marché mondial, même si ses volumes restent inférieurs à ceux des géants ivoirien et ghanéen.
Durant la période récente, l’envolée des prix internationaux a permis au cacao de renforcer son poids dans les recettes d’exportation et d’améliorer temporairement le revenu des exploitants. Mais cette embellie n’a pas été accompagnée d’une croissance significative des volumes, révélant des limites structurelles persistantes : vieillissement des plantations, productivité modérée et dépendance à l’exportation de fèves brutes.
Des prix en forte volatilité : de l’euphorie à la correction
Entre 2023 et début 2024, les producteurs camerounais ont bénéficié de niveaux de prix historiquement élevés. Dans certains bassins de production, le kilogramme de cacao s’est négocié entre 5 000 Fcfa (8,3 USD) et plus de 6 000 FCFA (10 USD), un sommet rarement atteint auparavant. Cette hausse a stimulé la production et suscité un regain d’intérêt pour la filière.
Cependant, à partir de fin 2024 et surtout en 2025, la tendance s’est inversée. L’augmentation de l’offre mondiale, notamment en Amérique latine, a entraîné une baisse significative des prix bord-champ, parfois revenus autour de 2 000 Fcfa (3,3 USD) à 2 800 FCFA (4,7 USD) /kg selon les zones et les périodes. Cette correction brutale a mis en lumière la forte exposition des producteurs camerounais à la volatilité des marchés internationaux.
L’Union européenne impose de nouvelles règles du jeu
Parallèlement aux évolutions de prix, la filière fait face à un tournant réglementaire majeur avec la mise en œuvre progressive de la réglementation européenne sur la déforestation (EUDR). Cette norme impose que le cacao importé sur le marché européen ne provienne pas de terres déboisées après le 31 décembre 2020. Concrètement, cela implique :
- la géolocalisation des plantations et la traçabilité des fèves ;
- des procédures de diligence renforcée pour les exportateurs ;
- des exigences documentaires strictes pour accéder au marché européen.
L’application complète de la réglementation est prévue à partir de fin 2026 pour les grandes entreprises et mi-2027 pour les petites structures. Pour le Cameroun, dont l’Europe constitue un débouché majeur, la conformité devient un enjeu stratégique. Cette contrainte représente aussi une opportunité : les producteurs et exportateurs capables de garantir une production durable pourraient accéder à des segments premium et bénéficier d’une valorisation accrue de leurs produits.
Transformation locale : le nouveau front de la création de valeur
Longtemps centré sur l’exportation de fèves brutes, le Cameroun cherche désormais à développer sa transformation locale. La transformation locale du cacao au Cameroun connaît une progression notable mais reste en deçà des ambitions nationales. Lors de la campagne 2024–2025, les unités industrielles ont broyé environ 109 431 tonnes de fèves, en hausse d’environ 27,7 % par rapport à la saison précédente, soit environ un tiers de la production nationale, encore loin de l’objectif officiel de 50 % de transformation locale. Le secteur est dominé par plusieurs acteurs industriels majeurs : SIC Cacaos (environ 50 000 t de capacité), Neo Industry (près de 32 000 t avec des projets d’extension), Atlantic Cocoa (environ 48 000 t) et Africa Processing (environ 8 000 t de produits dérivés par an). En revanche, la transformation artisanale reste marginale avec seulement une centaine de tonnes traitées sur la même période. Cette montée en puissance des broyeurs montre un potentiel de création de valeur locale significatif, tout en soulignant la nécessité d’investissements supplémentaires pour moderniser les installations et renforcer la chaîne de transformation vers des produits finis à haute valeur ajoutée. Pour les investisseurs, le potentiel est considérable :
- développement d’unités de transformation (pâte, beurre, poudre de cacao) ;
- fabrication de produits chocolatiers destinés aux marchés africains en croissance ;
- valorisation du cacao dans les secteurs cosmétique et pharmaceutique.
Ainsi, l’intégration industrielle représente l’un des leviers les plus prometteurs pour capter davantage de valeur ajoutée et réduire la dépendance aux fluctuations du marché des matières premières.
Les opportunités d’investissement à surveiller
Malgré les défis, plusieurs niches d’investissement se dessinent clairement :
- Renouvellement et modernisation des plantations
Les vergers vieillissants offrent des perspectives pour des projets de replantation avec des variétés plus productives et résistantes aux maladies, accompagnés de solutions d’agriculture intelligente face au climat.
- Technologies de traçabilité et solutions numériques
Avec l’EUDR, la demande pour des systèmes de géolocalisation, de certification et de gestion de données agricoles devrait exploser. Les startups agrotech et les solutions blockchain appliquées à la chaîne d’approvisionnement représentent un segment en pleine expansion.
- Transformation industrielle et agroalimentaire
L’investissement dans des unités de transformation locale peut offrir des marges supérieures à l’exportation brute, notamment pour répondre à la croissance du marché africain du chocolat.
- Finance verte et cacao durable
Les fonds d’investissement axés sur l’agriculture durable et la réduction de la déforestation pourraient trouver dans le cacao camerounais un terrain propice à des projets structurants.
Pour les investisseurs capables de penser à long terme, la filière cacao camerounaise reste un terrain fertile. Entre modernisation agricole, industrialisation et conformité environnementale, l’« or brun » national entre dans une nouvelle ère — moins euphorique peut-être, mais potentiellement plus structurante et plus rentable sur la durée.
