Prévu pour entrer en production en 2027, le projet ambitionne de positionner la Mauritanie sur la carte des fournisseurs stratégiques d’uranium. La dynamique est favorable. Les prix de l’uranium, qui avaient chuté après l’accident nucléaire de Fukushima en 2011, sont repartis à la hausse depuis 2023. Entre décembre 2023 et janvier 2024, la livre d’uranium s’est échangée à 100 dollars, avec des projections à 150 dollars d’ici 2027.
Ce regain d’intérêt s’explique par la transition énergétique mondiale, dans laquelle le nucléaire retrouve une place stratégique en tant qu’énergie bas carbone. La Banque mondiale, qui avait longtemps exclu le financement des projets nucléaires, a récemment levé cette barrière. Un contexte qui ouvre des perspectives pour des acteurs émergents, dont la Mauritanie.
Le projet Tiris, situé dans la région de Tiris Zemmour à environ 1 400 kilomètres de Nouakchott, devrait permettre à la Mauritanie de produire jusqu’à 2 millions de livres d’uranium par an, soit près de 900 tonnes. Les ressources totales du gisement sont estimées à 91,3 millions de livres d’oxyde d’uranium (U3O8), selon une étude de faisabilité publiée en 2024. Le projet pourrait s’étendre sur 25 ans, avec une possibilité de doubler la capacité annuelle à 4 millions de livres.
D’un coût estimé à 230 millions de dollars, Tiris pourrait générer une valeur nette actualisée (VNA) de 499 millions de dollars et un taux de rendement interne (TRI) de 39 %, à un prix de vente moyen de 80 dollars la livre. La mine, peu profonde (entre 3 et 5 mètres), présente un avantage opérationnel : l’exploitation à ciel ouvert par la méthode dite de « free-digging » permet de réduire les coûts. Le coût opérationnel est évalué à 35,70 dollars la livre, ce qui place Tiris parmi les projets les plus compétitifs du marché.
Un appui réglementaire déjà acquis
Sur le plan administratif, Aura Energy dispose déjà de l’ensemble des autorisations nécessaires, notamment de l’Autorité nationale de radioprotection, de sûreté et de sécurité nucléaire (ARSN), depuis juillet 2024. Le projet est donc prêt à entrer dans sa phase de développement industriel, sous réserve de mobilisation des financements. L’État mauritanien devrait bénéficier d’une participation maximale de 20 % dans la future exploitation, ce qui garantirait des retombées économiques directes et structurelles pour le pays.
L’un des principaux défis pour Aura Energy reste la structuration du financement. La société est actuellement en pourparlers avec une banque de développement occidentale pour un crédit couvrant entre 50 et 60 % du capital d’investissement. Le reste des fonds devra être levé auprès d’investisseurs privés ou institutionnels. Mais la société australienne n’a pas encore signé de contrats d’achat fermes avec des exploitants de réacteurs nucléaires. Une absence de garanties commerciales qui freine l’engagement des bailleurs.
Une logistique nucléaire encore à inventer
Outre le financement, la question logistique reste entière. La Mauritanie ne dispose pas d’infrastructure pour l’exportation de matières radioactives. L’uranium extrait devra être acheminé jusqu’au port de Nouakchott, ce qui implique une logistique complexe, des autorisations spécifiques et des normes de sécurité élevées. À l’heure actuelle, aucun transport de matières radioactives ne transite par ce port.
De plus, les volumes prévus ne sont pas suffisamment importants pour séduire, à ce stade, les grands armateurs spécialisés. Cette contrainte, selon les spécialistes, pourrait ralentir la mise en place d’une chaîne logistique rentable pour les exportations d’uranium mauritanien. Consciente des défis à relever, Aura Energy a procédé à une réorganisation de sa gouvernance. En juin 2025, la société a nommé Philip Mitchell président exécutif.
Ancien cadre de Rio Tinto et d’Anglo American, il a pour mission d’accélérer les discussions financières et d’encadrer la transition vers la phase de construction de la mine. Son expérience dans la gestion de projets miniers internationaux pourrait être un atout pour faire avancer les négociations avec les partenaires financiers. Andrew Grove, actuel PDG d’Aura Energy et ancien d’Orano Australie, s’est félicité de cette nomination, qu’il qualifie de stratégique pour franchir l’étape décisive de la décision finale d’investissement (FID), attendue pour début 2025.
Une opportunité pour l’Afrique de l’Ouest
Le développement de la mine de Tiris pourrait repositionner la Mauritanie sur la scène minière régionale. À l’heure où le Niger, producteur historique d’uranium en Afrique de l’Ouest, est fragilisé par une instabilité politique persistante, la Mauritanie se présente comme une alternative stable pour les acheteurs internationaux. Au-delà de l’exploitation proprement dite, Tiris pourrait impulser la création d’une chaîne de valeur sous-régionale autour de l’uranium, incluant transport sécurisé, réglementation nucléaire, et coopération transfrontalière. Des perspectives qui pourraient à terme bénéficier à d’autres pays sahéliens disposant de ressources inexploitées.
Aura Energy dispose d’un projet techniquement solide, économiquement prometteur et réglementairement validé. Mais son succès dépendra essentiellement de la sécurisation des financements et de la signature de contrats d’approvisionnement. En parallèle, la création d’une chaîne logistique pour l’exportation du minerai constitue une priorité. Si ces conditions sont réunies, la Mauritanie pourrait devenir, d’ici 2030, un acteur émergent du nucléaire civil mondial, avec une place stratégique dans l’approvisionnement en uranium. Mais à ce stade, le projet Tiris reste un pari industriel ambitieux, suspendu à plusieurs inconnues de taille.