L’Afrique du Sud mise sur l’entrepreneuriat pour intégrer ses jeunes exclus du marché du travail

Avec près de deux jeunes sur trois sans emploi, l’Afrique du Sud affronte l’une des plus graves crises sociales de son histoire récente. Dans ce contexte, le gouvernement fait désormais de l’entrepreneuriat un levier central pour intégrer des millions de jeunes exclus du marché de l’emploi et redynamiser une économie affaiblie.

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L’alerte est venue du vice-président Paul Mashatile, lors d’une rencontre tenue le 13 juin 2025 à Johannesburg avec Harambee Youth Employment Accelerator. Plus de 9,2 millions de jeunes Sud-Africains sont aujourd’hui sans emploi, sans formation et sans scolarisation. Un chiffre qui pourrait grimper de 600 000 chaque année si rien n’est fait. Pire encore, selon Stats SA, 46,1 % des jeunes âgés de 15 à 34 ans sont au chômage, un record depuis plus d’une décennie.

Cette situation se traduit par une marginalisation massive d’une jeunesse nombreuse mais désillusionnée, en particulier chez les 15-24 ans, où le taux de chômage atteint 62,4 %. À cela s’ajoute un taux de découragement élevé : 1,9 million de jeunes ne cherchent même plus d’emploi, faute d’espoir. Le vice-président parle d’une « urgence morale », soulignant que les jeunes Sud-Africains « ne vivent pas l’avenir qu’ils espéraient ».

Pour sortir de l’impasse, le gouvernement sud-africain a enclenché plusieurs initiatives en faveur de l’entrepreneuriat. L’objectif : favoriser l’auto-emploi, contourner les limites d’un marché du travail saturé et réduire la dépendance vis-à-vis du secteur public. Parmi ces outils, l’Agence nationale de développement de la jeunesse (NYDA) propose un appui direct aux jeunes porteurs de projets. Le Fonds de l’innovation, lancé en 2020, a permis de financer plus de 100 start-ups technologiques. De son côté, le Youth Challenge Fund propose un accompagnement personnalisé et un soutien au montage de projets viables.

Le gouvernement a également mis en place des fonds ciblés. Le Transformation Fund, doté de 1,11 milliard de dollars par an, finance les initiatives issues des communautés historiquement marginalisées. Le Spaza Shop Support Fund, avec près de 3 millions de dollars, soutient les petits commerces dans les townships et zones rurales.

Une approche encore dispersée

Malgré ces efforts, les résultats tardent à se faire sentir. En cause : une fragmentation des initiatives, un accès difficile au financement, et un manque d’accompagnement durable. Le modèle reste encore largement perfectible. Le vice-président Mashatile plaide pour une coordination renforcée, des partenariats public-privé élargis, et une simplification des procédures. Il salue le programme kényan YELD, qui a permis d’accompagner plus de 2 800 jeunes entrepreneurs, comme un exemple inspirant à adapter.

Les difficultés sont aussi d’ordre structurel. Selon la Banque mondiale, le pays est confronté à un ralentissement de sa croissance (1,9 % en 2022) et à une forte inégalité des revenus. Trois décennies après la fin de l’apartheid, les jeunes noirs, en particulier ceux des zones défavorisées, restent les plus vulnérables. Le secteur formel ne crée pas assez d’emplois. Le secteur public, déjà saturé, ne peut tout absorber.

Le secteur privé, encore peu inclusif, peine à intégrer la main-d’œuvre jeune. En 2022, seuls 12 % des emplois en Afrique subsaharienne étaient dans le secteur privé formel, contre 40 % dans les pays à revenu intermédiaire. En Afrique du Sud, 85 % des jeunes actifs survivent dans le secteur informel, avec peu ou pas de protection sociale. Malgré le sombre tableau, des efforts notables sont à relever. En 2022, 1,5 million d’emplois ont été créés dans le pays, selon la présidence sud-africaine. Une performance attribuée au programme présidentiel de stimulation de l’emploi, qui a notamment permis d’aider plus de 100 000 petits agriculteurs à accéder à des intrants et améliorer la sécurité alimentaire.

En avril 2024, le gouvernement a lancé le programme LAP (Labour Activation Programme), avec un investissement de 1,3 milliard de dollars pour relancer l’emploi dans des secteurs stratégiques : agriculture, TIC, construction, éducation, transport, mines. Mais les résultats restent à consolider. Selon Stats SA, plus de la moitié des jeunes chômeurs n’ont jamais eu d’expérience professionnelle, freinant leur insertion.

Une réforme du modèle économique est urgente

Le chômage des jeunes sud-africains est l’expression d’un modèle économique inadapté. Il appelle une réforme en profondeur du système éducatif, une meilleure articulation formation-emploi, et une intégration plus forte de la jeunesse dans l’agenda économique. Il est aussi crucial de transformer l’esprit entrepreneurial en réalité économique. Cela passe par un accès élargi au crédit, une éducation à l’entrepreneuriat dès le secondaire, et une fiscalité simplifiée pour les microentreprises.

Le numérique, encore sous-exploité, offre également des opportunités à saisir, à condition d’assurer un meilleur accès à Internet et aux outils digitaux dans les zones marginalisées. Le défi sud-africain est aussi continental. Avec plus de 60 % de sa population âgée de moins de 25 ans, l’Afrique doit repenser son développement autour de sa jeunesse. L’entrepreneuriat est un pilier possible, à condition d’être structuré, financé et soutenu dans la durée. Le cas sud-africain montre qu’une politique volontariste peut amorcer une dynamique. Mais l’enjeu est désormais de changer d’échelle, de passer de la survie à la prospérité, et de faire de l’entrepreneuriat une véritable politique publique, et non un simple palliatif.

L’Afrique du Sud joue ici son avenir : soit elle transforme ses jeunes en créateurs d’emplois, soit elle continue à perdre des générations dans l’attente d’une promesse jamais tenue.

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